Discours 11 Novembre 2021

Il y a 103 ans, le 11 Nov 1918, était signé l’Armistice d’une Première Guerre mondiale d’un genre nouveau, une guerre moderne, industrielle, chimique, terrestre, aérienne et navale. Une boucherie cauchemardesque de 18 millions de morts, et 20 millions de blessés, traumatisant pour longtemps les peuples impliqués, vainqueurs comme vaincus. Couronnée par une véritable épidémie meurtrière, d’une grippe dite espagnole, arrivée d’outre atlantique avec ses contingents de soldats, à qui les vainqueurs franco-anglais sont en partie redevables.

Un engagement dans la guerre des États-Unis historiquement intéressant à observer. D’abord très majoritairement hostile à s’impliquer dans ce conflit, l’opinion publique américaine fut le premier cobaye de ce qui allait devenir l’industrie de la publicité, de la communication, de la propagande, pardon des relations publiques. Edward Bernays, auteur de « Propaganda » en 1928, en fut un petit génie, un de ses architectes au sein d’une « Commission Creel », mise sur pied le 13 avril 1917, financée, par le gouvernement américain qui lui veut l’entrée en guerre des USA. Avec la toute nouvelle création, fin décembre 1913, de la FED la banque centrale fédérale US, la volonté des autorités politiques américaines de bouster le dollar sur le plan international est forte et la Grande-Bretagne qui a bénéficié de crédits importants américains est un allié d’autant plus intéressant qu’elle est affaiblie par la guerre. Cette commission Creel connaîtra un immense succès, retournera l’opinion publique et donnera naissance après-guerre à l’industrie publicitaire, de relations publiques. Au service de ceux qui pouvaient se l’offrir, les firmes des « barons voleurs », les pouvoirs politiques et industriels. Le premier vainqueur de la guerre, c’est le mensonge, l’information tronquée, biaisée, partielle ou fausse, bref la manipulation des esprits.

Comme Alex Carey le suggère « trois phénomènes d’une considérable importance politique ont défini le XXe siècle ». Le premier est la progression de la démocratie, extension du droit de vote, développement du syndicalisme, le second est l’extension du pouvoir des trusts, et le troisième est le déploiement massif de la propagande par ces trusts dans le but de se mettre à l’abri de la démocratie. « La propagande est à la démocratie ce que la violence est à un État totalitaire. » écrit Noam Chomsky.

Ceci n’a rien à voir avec du complotisme, tant décrié par ceux qui en sont les orfèvres, il s’agit d’histoire attestée, et même souvent revendiquée par ses sinistres concepteurs.

Cette guerre épouvantable de 14-18, dont l’assassinat de l’archiduc Franz Ferdinand à Sarajevo le 26 juin 1914 fut le prétexte, clôturait l’impasse des nations industrielles européennes à se partager dans la négociation les parts de marché du vaste monde, Indes, Afrique, Asie.

Avec, pour rien arranger, un contexte idéologique international d’un nationalisme puissant, un fort contentieux non réglé entre la France et l’Allemagne sur les territoires annexés par Bismarck de l’Alsace et la Lorraine, la ligne bleue des Vosges…

Tous les gouvernants européens avaient aussi à faire face à une contestation populaire grandissante, de plus en plus organisée, de plus en plus menaçante à terme. Finalement, la guerre dans le contexte d’alors de nationalisme exacerbé partout en Europe, peut bien avoir était la carte « joker » de tous les pouvoirs européens en place, qui entendaient bien y rester. Plutôt la guerre que des avancées politiques et sociales. Trois jours après l’assassinat de Jean Jaurès le 31 juillet 1914, l’union sacrée autour de la nation en péril est consacrée, la France entre en guerre.

Cette guerre traumatisante que l’on voulait « la der des der » a enfanté en bonne part, avec le krak économique de 1929, la Seconde Guerre mondiale, vingt ans plus tard. Quelques pas de plus dans l’horreur, des bombardements civils massifs, des camps de concentration, de l’eugénisme et du racisme avec les génocides juif et tzigane, puis pour couronner le tout deux bombes atomiques au Japon.

Aujourd’hui, vu l’avancée des sciences, des technologies, des armements de toutes sortes, aux potentiels suicidaires pour l’Humanité, l’interdépendance extrêmement complexe des économies mondialisées, des opinions publiques de plus en plus « connectées », interconnectées, imprévisibles, les grands de ce monde ne prennent pour terrains de conflits armés et de dévastations massives que les pays du deuxième ou troisième cercle, hors G20. Les guerres se font de plus en plus interminables contre des guérillas autrefois politisées, aujourd’hui fanatisées, avec de cuisantes défaites cependant, à Kaboul et ailleurs.

L’Occident impérial, dominateur, avec son dollar, ses médias, ses think-tank (petits enfants de Bernays), son avance technologique, et avec les institutions internationales financières, politiques, onusiennes, à sa main, n’en a plus pour très longtemps à régner unilatéralement.

Malheureusement pour nous ses challengers-partenaires chinois et russes sont des plus inquiétants.

Excusez-moi de ces digressions à n’en plus finir de cette commémoration des martyrs de 14-18, de cette page noire de l’histoire de l’Humanité.

À quoi peut servir une commémoration ? Si ce n’est se remémorer ensemble cette barbarie, pour réfléchir sur ses causes et ses conséquences.

L’enfer de la guerre 14-18 n’a-t-il pas été un fertilisant industriel au développement d’un capitalisme techno-scientifique mené par des capitaines d’industries sans le moindre souci du bien commun, si ce n’est celui du retour sur investissement pour leurs actionnaires ?

Le massacre dans les tranchées de millions de paysans a opportunément favorisé, par exemple, l’essor du machinisme, des véhicules, de l’aviation, de l’agro-industrie qui débouchera sur « la révolution verte » qui n’a jamais éradiqué la famine, mais a continué à éliminer les paysans. Et aujourd’hui sans la moindre gêne les apologistes inconditionnels du progrès, qu’on n’arrête pas, n’est-ce pas, comptent nous imposer l’agriculture robotique, numérique et biologique pour les esthètes.

La faute à personne, c’est la loi du marché, des tranchées de la guerre de propagande économique des affairistes de tous poils.

Que les martyrs de tous bords de 14-18 reposent en paix et suscitent notre réflexion.

Nicolas Furet

Comme toujours, ce point de vue est ouvert à la critique et aux échanges courtois.