11 novembre 2020 : le discours du Maire de Limans

En raison de l’état d’urgence sanitaire, le nombre de participants était limité lors de la cérémonie du 11 novembre 2020, certaines personnes n’ont également pas souhaité se déplacer.  Nous publions donc le discours du Maire, afin de permettre à chacun de participer à ce devoir de mémoire.

Hommage Tristesse et Compassion

Hommage, tristesse et compassion évidement pour les soldats de 14-18, extrêmement nombreux, morts dans la première guerre industrielle, épouvantable, de tranchées, d’obus, de gaz, de mitrailles, venues parfois du ciel, de carnages militarisés et des industries civiles. Morts pour défendre leur pays, la France, morts pour défendre leur patrie disait-on alors, même aux troupes réquisitionnées de force parmi les « indigènes de la république » dans les colonies.

Hommage, tristesse et compassion aussi pour les trop nombreux fusillés par des Etats Majors animés d’un inqualifiable mépris pour leurs troupes.

Hommage, tristesse et compassion pour les veuves, les orphelins, les « gueules cassées », premiers cobayes de la chirurgie esthétique. Hommage, tristesse et compassion à toutes les victimes de nos nombreux alliés, volontaires ou non, mais aussi du camp ennemi allemand et autres nationalités.

Cette guerre 14-18 est partie d’un prétexte, l’assassinat d’un archiduc hongrois à Sarajevo par un nationaliste serbe, événement arrivé au bon moment, Jaurès venait d’être assassiné. Une guerre que beaucoup de gouvernements attendaient fébrilement, la situation politique nationale et internationale étant partout en Europe très incertaine, une contestation généralisée gagnait les peuples et les Etats étaient en proie entre eux à de très fortes luttes d’influence, de concurrence. Il fallait redistribuer les cartes au poker menteur des nationalismes en course pour l’hégémonie capitaliste. Les patries avaient alors entre elles de puissants groupes industriels et financiers en lutte pour le maillot jaune.

La Patrie, un concept aujourd’hui très discuté et en friction, en inadéquation, avec nos réalités contemporaines, d’une économie globale mondialisée aux mains de multinationales, qui ne connaissent comme patrie que la croissance infinie, le profit, le retour sur investissement pour les actionnaires, au risque même avéré de menacer l’humanité toute entière pour ce nouveau XXI siècle.

Le début du XX siècle a été l’apogée du nationalisme, succédant aux royautés, aux empires austro-hongrois, ottoman, au tsarisme russe avec sa révolution bolchevique en pleine guerre mondiale. Les Nations industrielles naissantes étaient alors en course pour les parts du marché colonial garantissant leur avenir en approvisionnement de richesses, de matières premières, et de force diplomatique.

Le début du XXI siècle a été l’explosion d’un nouveau type de guerre, encore plus mouvante, insaisissable, que les guerres de guérilla anti-coloniale du milieu du XX siècle ; le terrorisme international islamiste fondamentaliste, qui a une histoire assez bien documentée.

Pourquoi aborder le sujet pour cette cérémonie ? Nous sommes paraît-il en guerre et une cinquième colonne d’islamo-gauchistes soutiendrait ces tueurs fanatisés, d’après nos gouvernants qui filent là un bien mauvais coton idéologique.

Ayant discuté avec des amis algériens, maliens, malgaches, kanaks, entre autres ex, ou encore, « indigènes de la République » je sais l’amertume qui habite les cœurs sur cette histoire violente, pleine de duplicité, de mensonge, d’humiliation que la Patrie des Droits de l’Homme a imposé à leurs pays, sans jamais vraiment s’en repentir officiellement. Et poursuivant une politique post coloniale d’arrogante domination après les indépendances pour les uns durement conquises, pour les autres hypocritement octroyées.

Au delà de la France, l’Occident fait aujourd’hui face à ce qu’il a engendré, une haine et un cynisme à toute épreuve.d’une génération qui voit dans l’islamisme politique fondamentaliste la seule voie de libération à ce qu’ils ressentent comme une domination totale de l’Occident sur l’avenir des sociétés de plus en plus dépossédées de leur identité, et de leur choix politique et de développement. Vouloir comprendre n’est pas du tout vouloir justifier, seuls les goujats et les démagogues peuvent le prétendre.

La situation au Mali où l’armée française s’embourbe dans une guerre sans fin contre des groupes djihadistes et un groupe touareg très proche des services secrets français est caricatural de l’impasse, de l’ambiguïté et la confusion totale de cette guerre menée en toute bonne conscience, profitant aux marchands d’armes et à personne d’autres. Mes amis maliens, comme moi, anti islamistes fondamentalistes total, considèrent ces groupes rebelles comme instrumentalisés par leurs adversaires politiques.

L’instrumentalisation de l’islamisme radical est une longue histoire coloniale, et post coloniale. Ce n’est pas une France dirigée par un islamo gauchiste par exemple, qui a offert asile politique à un ayatollah célèbre à présent, et latitude à organiser sa résistance, contre le shah d’Iran, un tyran alors fatigué qui voulait occidentaliser son pays à marche forcée.

Le shah mis en place par un putsch anglo américain en 1953 destituant Mohammad Mossadegh dont le gouvernement menait un ensemble de réformes sociales et politiques progressistes telles que la mise en place d’une sécurité sociale, le contrôle des loyers ou l’initiation de réformes agraires significatives. Plus grave, impardonnable, il tente d’instaurer une démocratie laïque et de conserver une relative indépendance du pays face aux puissances étrangères. La décision qui sera fatale à son administration, la nationalisation de l’industrie pétrolière iranienne, alors sous contrôle britannique depuis 1913.

Khomeini sera le joker occidental de remplacement alors que quatre mouvements d’opposition laïc et démocratique iraniens auraient pu bénéficier du soutien occidental. Début 1979 le shah s’enfuit, la révolution islamique finie par l’emporter.

Mais ce grand chambardement effraie les alliés de l’Amérique des émirats pétroliers, l’Arabie Saoudite en tête, dont les grandes familles richissimes vont financer à tout va l’enseignement du Wahhabisme, version fondamentaliste de l’islam sunnite opposé aux chiites !

Fin 1979 les chars russes viennent au secours d’un improbable gouvernement laïc et communiste à Kaboul qui se heurte à un Afghanistan profondément religieux.

Les USA et l’Arabie Saoudite n’ont aucune peine à armer, financer « les combattants de la liberté ». Après 1989, Gorbatchev, et le départ des troupes russes, les chefs de guerre tribaux victorieux ne parviennent pas s’entendre, la stabilité politique en Afghanistan ne sera assurée qu’en 1996 par l’arrivée de « talibans », armés, instruits, financés par les USA, l’Arabie Saoudite et le Pakistan. Pas d’islamo gauchistes dans cette histoire.

Puis le 11 septembre 2001 suite aux attentats en Amérique c’est l’explosion de la guerre contre le terrorisme, l’invasion de l’Afghanistan base arrière du terroriste en chef, ex agent de la CIA du temps de la guerre contre les soviétiques, ne supportant pas de voir des troupes américaines sur le sol sacré de l ‘Arabie Saoudite, son pays.

Une coalition armée internationale, surtout américaine, tente en vain de reprendre le contrôle politique du pays, en vain. Cette dernière 20 ans plus tard vient de signer les modalités pratiques de son retrait du pays avec les talibans ! Là encore aucun islamo gauchiste à la manœuvre.

Guerre mondiale contre le terrorisme islamique qui justifiera l’invasion de l’Irak en 2003, les américains affirmant contre toute vraisemblance que Al-Qaïda y est installé, comme des armes de destruction massive. Une guerre d’occupation d’une violence extrême créant ainsi en 2006 le prétendu « Etat Islamiste », aux dires d’un haut gradé de l’armée française à une commission sénatoriale. Aucun islamo gauchiste à l’horizon là encore.

« L’islamo gauchisme » est de la même eau saumâtre que le « judéo bolchevique » des années trente. Excepté dans les casernes, il n’y a pas de société sans conflits et nous ne devons pas accepter sans examen critique tout appel à « l’unité nationale », ou à « l’union sacrée ». La liberté de penser très différemment dans la construction d’une résistance à l’intolérable est possible, la résistance de « la France libre » de 1940 en est la démonstration parfaite.

« Les terroristes qui se réclament de l’islam et surtout ceux qui les instrumentalisent (souvent comptés au rang de nos alliés stratégiques ou de nos meilleurs partenaires commerciaux) sont des ennemis qui doivent être combattus sans faiblesse et pourtant sans mépris » écrit G.Herlédan dans le « Golias »(N°645 p14) un hebdo de chrétiens tendres et grinçants. Qui relaye un extrait d’une tribune de Clémentine Autain que je contre signe volontiers :

« J’alerte : la France est en passe de perdre pied. Au nom de la défense de la liberté et de la démocratie, notre pays s’enfonce dans le piétinement des libertés et de la démocratie. Le débat public est devenu un concours Lépine des idées d’extrême droite. Un jour, on nous propose d’interdire le voile dans tout l’espace public, le lendemain de n’autoriser que les prénoms contenus dans le calendrier, le surlendemain d’en finir avec les rayons halal ou casher dans les supermarchés. La haine, la vindicte, l’empilement de lois liberticides ont pris le pas sur l’argumentation raisonnée et les mesures à même de toucher la cible. Un tel climat ne nous sortira pas de l’immense difficulté dans laquelle nous nous trouvons : il ne peut conduire qu’à la guerre civile. »

Poilus de 1914 excusez moi. Si les plus hautes autorités politiques du pays n’avaient pris l’initiative d’instrumentaliser cette commémoration pour nous sermonner sur le terrorisme islamique en désignant de prétendus complices actifs ou passifs parmi ses opposants dont le seul crime est de réclamer plus d’autonomie économique, politique, et plus de démocratie, je m’en serai tenu à mon sincère hommage plein de tristesse et de compassion à toutes les victimes de cette guerre horrible, traumatisante qui a inauguré un dur XX siècle que l’on finirait presque à regretter.

Paix à vos âmes que le grand esprit soit avec vous.

Nicolas Furet

mercredi 11 novembre 2020